Actions climatiques – Et si l’inquiétude n’était pas le bon levier ?

On l’a tous vu passer dans les derniers sondages d’opinion : les préoccupations socio-économiques et sécuritaires prennent le pas sur le climat et la nature dans l’esprit des citoyens. La crise de l’énergie et l’émergence de nouveaux conflits sont passé par là.

Pour les acteurs du changement, le réflexe serait de se dire : parlons des catastrophes naturelles, de la sécheresse et des feux , remettons le climat au centre du jeu, ravivons l’urgence, augmentons l’inquiétude.

Mais si ce réflexe reposait sur un mauvais diagnostic ?

Ce que l'on savait déjà : inquiétude et soutien aux politiques sont deux choses différentes

Dès 2022, le sociologue Malcolm Fairbrother le notait dans une étude devenue une référence :  « La recherche s’est bien davantage penchée sur les croyances des gens à propos du changement climatique que sur leurs attitudes envers les solutions. »

Mais être conscient et inquiet reste tout de même une première étape, non ? L’inquiétude devrait donc être un indicateur du soutien aux politiques climatiques ? Eh bien, la recherche montre que non.

Croire au problème et croire aux solutions, ce n’est pas la même chose.

Deux grandes enquêtes internationales, menées pour l’OCDE (2022) et le FMI (2023), sont venues confirmer cette intuition avec des données solides. Le constat du FMI est est clair: «Dans la plupart des pays, les personnes interrogées se disent préoccupées par le changement climatique, mais cette inquiétude ne se traduit pas systématiquement par un soutien aux politiques. »

Autrement dit : l’inquiétude est peut-être une condition nécessaire, mais elle est loin d’être suffisante. Ce qui fait basculer le soutien, selon ces travaux, ce sont surtout les attributs concrets d’une politique :

  • son efficacité perçue pour réduire les émissions ;
  • l’absence d’impact négatif sur les ménages modestes (la fameuse question distributive) ;
  • l’absence d’impact financier direct sur son propre foyer.

L’équité y joue un rôle central : une politique perçue comme progressive, avec une explication claire de l’usage des recettes (par exemple des taxes environnementales), obtient nettement plus de soutien. Et surtout : le niveau de connaissance ou d’inquiétude climatique des répondants ne permet quasiment pas de prédire leur position sur une politique donnée.

Une étude 2026 vient compléter le tableau et ajoute une pièce manquante : les émotions

Jusqu’ici, l’essentiel de la recherche s’était concentré sur les croyances et les caractéristiques des politiques. Une nouvelle étude, menée par une équipe de l’Université de Genève , publiée en mai 2026, va plus loin : elle teste, grâce au machine learning, cinquante variables à la fois — démographiques, psychologiques, émotionnelles, sociales — pour identifier lesquelles prédisent vraiment le soutien à une politique climatique ou énergétique.

Concrètement, les chercheurs ont mené trois études sur plus de 5 100 personnes dans sept pays européens. Ils ont d’abord informé des citoyens suisses sur quatre politiques énergétiques concrètes (captage du carbone, échanges d’électricité, recharge flexible des véhicules électriques, pompes à chaleur flexibles), puis mesuré ce qui prédisait réellement leur soutien une fois informés. Résultat : douze variables se détachent nettement et expliquent à elles seules 71 % de la variation du soutien.

Le modèle a ensuite été testé sur un cas réel : le référendum suisse de juin 2024 sur les énergies renouvelables. En utilisant uniquement ces douze prédicteurs, il a correctement anticipé le résultat du vote (61,8 % de soutien prédit, contre 68,7 % au résultat final — un écart minime, dans la fourchette des sondages officiels). Puis les chercheurs ont testé la généralisation du modèle à d’autres mesures climatiques (alimentation durable, bioénergie avec captage du carbone, hydrogène vert, reforestation) dans six pays européens, avec une précision de 87 à 88 % pour les deux premières.

Que révèlent ces douze variables ? Elles se répartissent en quatre familles, et c’est là que l’étude vient bousculer nos suppositions :

1. Les émotions prises au sérieux. Le ressenti général envers une politique arrive en tête du classement, devant toute autre variable. Et les émotions dites « discrètes »  — espoir, fierté, inquiétude, colère — comptent presque autant que les croyances rationnelles sur les impacts. Un résultat que la recherche avait largement sous-exploré jusqu’ici, faute d’avoir mesuré les émotions envers des politiques précises plutôt qu’envers le climat en général.

2. Les bénéfices perçus pour la société et l’environnement comptent davantage que les impacts économiques ou énergétiques, une confirmation, avec des données neuves, du constat de l’OCDE et du FMI sur le rôle de l’efficacité perçue.

3. L’équité, toujours — envers soi, envers ses concitoyens, envers les ménages modestes, et même envers les personnes vivant hors de son propre pays.

4. Une variable nouvelle et négligée : la perception des tendances sociales. Les citoyens sont plus enclins à soutenir une politique s’ils pensent que le soutien de leurs concitoyens est en train d’augmenter. C’est ce qu’on appelle la perception de la norme sociale.  Autrement dit : la dynamique perçue du mouvement compte autant que le contenu du mouvement lui-même.

Et en Belgique ?

La toute récente  Enquête nationale sur le climat 2026 (SPF Santé publique, 2026) permet de vérifier ce constat sur le terrain belge .

D’abord, l’inquiétude climatique reste largement partagée : 72 % des Belges se disent préoccupés ou très préoccupés par le changement climatique, et 78 % jugent qu’il s’agit d’un problème à traiter « de toute urgence ».

Mais deux détails changent la lecture. Un : le climat n’arrive qu’en troisième position des préoccupations sociétales, loin derrière la hausse des prix (81 %) et les impôts (75 %). Deux, et c’est le plus révélateur : entre 2021 et 2026, le changement climatique est le seul enjeu environnemental dont la préoccupation recule (de 78 % à 72 %), alors que tous les autres — pollution, biodiversité, déchets — progressent. Le climat ne disparaît pas des radars, mais il perd du terrain face à d’autres urgences.

Vient ensuite l’écart entre l’urgence perçue et le soutien concret — la même mécanique que documentent l’OCDE et le FMI, mais avec des chiffres belges qui ne laissent aucune place au doute :

  • 67 % des Belges affirment qu’il faut « adapter considérablement » notre mode de vie pour lutter contre le changement climatique — un accord de principe massif.
  • Mais l’interdiction de la vente de voitures neuves à combustion à partir de 2035 ne recueille que 30 % de soutien, contre 44 % d’opposition — une opposition en nette hausse depuis 2021.
  • Une tarification carbone pour les ménages et petites entreprises à partir de 2027 tombe à 29 % d’accord, contre 42 % de désaccord.
  • Et lorsqu’il s’agit de payer soi-même : 55 % acceptent de payer plus cher leurs voyages en avion (une dépense facile à éviter), mais seulement 33 % pour leurs déplacements routiers quotidiens, et à peine 29 % pour leur propre consommation d’énergie à domicile — avec 46 % qui refusent net. Le rapport le résume lui-même sans détour : les répondants acceptent des coûts supplémentaires pour ce qui est accessoire, mais résistent dès qu’il s’agit de besoins essentiels comme le logement ou la mobilité.

La logique d’équité identifiée par l’OCDE, le FMI et l’étude genevoise se vérifie elle aussi chez nous : 61 % des Belges n’accepteront des changements de mode de vie qu’à une seule condition explicite — qu’ils soient « répartis de manière équitable entre tous les membres de la société ». C’est, et de loin, la condition la plus citée. Cette exigence de justice se retrouve aussi dans l’usage souhaité des recettes climatiques : 50 % qu’elles soutiennent les ménages vulnérables, en forte hausse depuis 2021.

Enfin, un chiffre qui mérite d’être isolé : seuls 14 % des Belges se disent satisfaits de l’action de leur gouvernement en matière de climat, quand 78 % jugent le problème urgent. Un gouffre entre l’attente et la confiance, ce qui n’empêche pourtant pas un mandat populaire clair pour l’action publique : entre 79 et 89 % estiment que les pouvoirs publics doivent s’en occuper, et les mesures perçues comme systémiques recueillent un soutien massif — bien supérieur à celui des mesures qui touchent directement le portefeuille ou le quotidien.

Le message belge est donc identique au message international, mais encore plus net : ce n’est pas l’inquiétude climatique qui manque. C’est la conviction que l’effort sera réparti équitablement, qu’il ne va pas frapper les ménages déjà fragilisés, et que les décideurs sont à la hauteur de l’urgence qu’ils reconnaissent eux-mêmes.

En 2018, le mouvement des gilets jaunes mettait en évidence les tensions entre mesures climatiques et perception de l'équité sociale.

Qu’est-ce que cela change concrètement pour une stratégie de communication ?

Ces résultats convergent sur un point central : ce n’est pas le niveau d’inquiétude climatique qu’il faut chercher à faire grimper, mais la manière dont une politique ou un message est construit, expliqué et perçu.

L’étude de 2026 ajoute une nuance décisive pour quiconque conçoit une campagne : l’argumentaire rationnel — chiffres, bénéfices environnementaux, effets sur les inégalités — reste nécessaire, mais il ne suffit pas.

Ce qui fait basculer un citoyen, c’est aussi ce que le message lui fait ressentir, et le sentiment que le mouvement est déjà en marche autour de lui. Une communication qui tient compte de l’espoir, de la fierté, du plaisir de l’action sociale collective ou qui reconnait les frustrations légitimes.

C’est précisément le terrain où le choix des mots, la construction du narratif et la compréhension fine du public cible font la différence entre un message qui informe et un message qui convainc.

Vous voulez en parler ?

Vous souhaitez savoir comment mettre tout cela en œuvre dans vos projets ? Allons boire un café !😉

Vous voulez en savoir plus? Consulter notre liste d’ouvrages favoris sur la question.

Sébastien

Sources :

Dabla-Norris and others. 2023. Public Perceptions of Climate Mitigation Policies: Evidence from Cross-Country Surveys. Staff Discussion Note SDN2023/002. International Monetary Fund, Washington, DC.

Dechezleprêtre, A. et al. 2022. Fighting climate change: International attitudes toward climate policies. OECD Economics Department Working Papers No. 1714.

Fairbrother, M. 2022. Public Opinion about Climate Policies: A Review and Call for More Studies of What People Want. PLOS Climate 1 (5): e0000030.

Krainz, M., Sorgato, V., Vallaeys Mora, I. et al. Predictors of informed energy policy support across Europe. Nat Energy 11, 1055–1066 (2026). https://doi.org/10.1038/s41560-026-02050-5

SPF Santé publique, Sécurité de la chaîne alimentaire et Environnement. 2026. Enquête publique sur le changement climatique, réalisée par Profacts (O. Matthys & E. Loix).

Post a comment

À lire aussi